Les socialistes divisés sur le revenu universel

- Dans le courant de l’année nous voterons sur une initiative destinée à garantir à chacun un revenu universel, sans travailler
- Balayée au conseil national, l’initiative a peu de chances de passer la rampe
- Elle pose pourtant une question cruciale à l’heure ou l’informatisation du monde du travail menace des dizaines de millions d’emplois

  •  Une future votation perdue mais une chance de renouveau pour le socialisme? DR

    Une future votation perdue mais une chance de renouveau pour le socialisme? DR

  •  Jean-Christophe Schwaab. dr

    Jean-Christophe Schwaab. dr

  •  Pierre-Yves Maillard. dr

    Pierre-Yves Maillard. dr

  • Ada Marra. dr

    Ada Marra. dr

<blockquote>«Une des seules alternatives pour dépasser le capitalisme.»</blockquote> Ada Marra, conseillère nationale socialiste

Certaines étymologies ont le mérite d’être particulièrement éclairantes. Peut-être le saviez-vous: le mot «travail» a pour origine «tripalium» qui en latin désignait... un instrument de torture! Une métaphore qui pour certains d’entre nous est particulièrement évocatrice lorsqu’il faut se lever tous les matins pour endurer les affres d’un patron acariâtre et espérer gagner ainsi sa (maigre) pitance. Et si tout ceci appartenait bientôt au passé?

Une initiative populaire fédérale intitulée «Pour un revenu de base inconditionnel» a abouti et nous devrions très vraisemblablement nous prononcer dessus dans le courant de cette année. Son objectif: assurer un revenu de base à chaque citoyen, indépendamment de toute activité lucrative. Un peu comme le système des allocations familiales, mais pour les adultes. Une belle utopie, et qui n’a quasi-aucune chance d’aboutir. Mais ne sont-ce pas les utopies qui ont fait avancer l’humanité et surtout qui ont constitué l’ADN de la gauche au cours des deux derniers siècles? C’est en tout cas ce que semble penser la Conseillère nationale socialiste vaudoise Ada Marra qui, sans illusions sur le résultat de la future votation, reste néanmoins favorable à ce texte: «Aujourd’hui, je constate l’échec de la gauche à créer une alternative au modèle social et économique actuel, explique-t-elle. Or le parti socialiste doit faire autre chose que mettre un sparadrap sur un système dont on constate bien aujourd’hui qu’il ne fonctionne pas!»

Et de lancer: «Le revenu minimum inconditionnel est aujourd’hui l’une des seules alternatives qui puisse permettre de dépasser le capitalisme. Tout en libérant les gens de l’obligation d’un revenu mensuel, il peut incarner pour la gauche une vision de ce que sera l’avenir!»

Il faut dire que l’évolution actuelle du monde du travail, fondée sur une numérisation massive, laisse augurer de l’arrivée d’un chômage structurel massif, des dizaines de millions d’emplois étant appelés à disparaître. Une tendance confirmée par deux très sérieuses études, l’une du World Economic Forum (WEF), l’autre de l’Organisation internationale du travail (OIT). Dans cette perspective, le revenu de base inconditionnel pourrait très bien s’affirmer comme une réponse aux immenses problèmes sociaux générés par un chômage généralisé aux dépens des emplois les moins qualifiés, tout en incarnant un changement de paradigme dans nos sociétés fondées sur la valeur «travail».

Bien que conscients des risques engendrés par cette évolution, certains socialistes vaudois refusent néanmoins de soutenir un texte qui incarne à leurs yeux «une fausse bonne idée».

Lancer le débat

Jean-Christophe Schwaab est de ceux-là. «Cette initiative a le mérite de lancer un débat important, soutient le Conseiller national socialiste vaudois. Sauf qu’elle ne règle rien et n’articule ni montant de base ni financement. Un revenu minimum inconditionnel pourrait induire une pression sur les salaires, il exclurait du marché les personnes âgées, handicapées ou peu formées, alors que le travail est un facteur d’intégration important. Sans compter en outre qu’un parlement de droite y verrait une occasion de fixer un seuil très bas, ou pire encore de le financer en supprimant les assurances chômage, l’AVS, etc, ce qui serait une vraie catastrophe!». Autre tenant du socialisme «pragmatique», le Conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, qui ne cache également pas son scepticisme: «L’initiative ne mentionne pas les montants, elle est trop générale pour être pertinente, constate-t-il. En outre, j’observe qu’aujourd’hui, dans notre constitution, existe déjà un droit à un revenu minimum si on est dans l’indigence, avec des prestations très solides en comparaison internationale».

Et de déplorer: «Je n’aurais pas le cœur à faire campagne contre ce texte qui a le mérite de poser la question de la cohérence et de la coordination de nos politiques sociales actuelles, pas toujours très logiques, mais je trouve dommage que l’on ne consacre pas son énergie à des problématiques qui ont de réelles chances d’aboutir, comme l’augmentation et l’harmonisation des allocations familiales ou la question d’un plafond de charge pour l’assurance maladie comme nous le faisons sur Vaud. En ce moment, ce serait important que la gauche gagne de temps en temps au niveau fédéral, car il y a longtemps qu’elle n’a pas obtenu de franche réussite en votation.»