«Le local d’injection est le fruit d’une évolution pragmatique»

  • Lausanne était la seule ville importante de Suisse à ne pas disposer d’un local d’injection pour toxicomanes.
  • Un espace de consommation sécurisé a été inauguré cette semaine au Vallon.
  • Rencontre avec le Municipal Oscar Tosato qui porte le projet à bout de bras depuis des années.

  • Oscar Tosato Municipal en charge de la cohésion sociale. VERISSIMO

    Oscar Tosato Municipal en charge de la cohésion sociale. VERISSIMO

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«Un bilan intermédiaire sera dressé au bout de 18 mois»

Comment expliquez-vous qu’il ait fallu tant de temps pour arriver à ouvrir un Espace de consommation sécurisé à Lausanne?

C’est un long processus qui a abouti et j’en suis très heureux. Il a fallu dépasser le refus populaire de 2007. Nous avons voulu proposer un nouveau projet qui puisse convenir à la majorité de la population. Il a fallu repartir des consommateurs de drogue, point central et commun à toutes les problématiques qui gravitent autour de la toxicomanie (consommation dans l’espace public, conditions d’hygiène, santé, etc.). Il faut se rappeler qu’à l’époque, les prestations d’accueil à bas seuil étaient peu reconnues. La solution passait, pour l’accueil des toxicomanes, par des thérapies résidentielles destinées à les sevrer. Il faut aussi se rappeler qu’au niveau fédéral, le pilier de la réduction des risques n’a été entériné que l’année suivante, en 2008.

Quelle démarche avez vous adoptée pour ce projet?

Pour ce second projet, nous avons pris le temps des contacts et tiré le bilan avec les autres villes qui ont mis en place un même type de structure. Nous avons en particulier travaillé avec Genève pour bénéficier de son expérience. Nous devions également choisir le bon partenaire pour exploiter ce local. La Fondation ABS possède à la fois toute l’expérience et l’expertise dans l’accueil à bas seuil des personnes précarisées. Située au Vallon, elle propose différentes prestations de réduction des risques (Passage, Terrasse, Distribus, Automate) et il était donc logique et pertinent d’y intégrer l’ECS (Espace de consommation sécurisé, ndlr).

Le projet est soutenu par les partis gouvernementaux y compris le PLR et les velléités de lancement de referendum contre lui ont échoué. Est-ce un signe que les mentalités ont évolué dans l’intervalle ?

Toutes les grandes villes de Suisse, à commencer par Berne en 1986, ont mis sur pied un local d’injection. Avec le recul, nous constatons partout une réduction importante des risques liés à la consommation de drogues et une diminution des nuisances occasionnées dans l’espace public. Cette vision pragmatique a fait son chemin ici à Lausanne. Cela nous a permis de mettre en place le projet d’ECS pour une durée initiale de trois ans. Je dois souligner ici le rôle important de tous les acteurs qui se sont impliqués: le Conseil de Fondation ABS et les autres partenaires du domaine des addictions. Au niveau politique, il a fallu travailler ensemble, en dépassant les clivages. Cela a particulièrement été le cas au sein de la commission en charge de ce dossier. Nous sentions, chez tous, l’envie de trouver une solution pérenne qui offre à la fois un cadre socio-sanitaire optimal pour les usagers et un cadre sécurisant pour les habitants du quartier.

L’Espace de consommation sécurisé vise à améliorer la santé des toxicomanes, diminuer les scènes de drogue dans l’espace public et les seringues à l’abandon. Pensez-vous que cet objectif sera atteint ?

Changer les habitudes des personnes les plus précarisées ne se fera pas en un tour de main. Il faudra savoir donner le temps nécessaire aux acteurs de terrain pour s’approcher des consommateurs et les amener à fréquenter l’ECS. L’expérience des autres villes montre cependant que ces trois objectifs peuvent être poursuivis, mais aussi qu’un ECS ne résout pas non plus tous les problèmes liés à la consommation de drogue. Son but est d’offrir un lieu avec des règles d’hygiènes strictes, où les usagers sont accompagnés par des intervenants socio-sanitaires compétents. Et ce qui est consommé sur place ne l’est pas ailleurs!

Au-delà de l’espace d’injection en lui-même, quelles mesures seront prises pour mener les toxicomanes vers des processus d’autonomisation et de valorisation?

Avec l’adoption du préavis, deux mesures ont été adoptées ; d’une part l’ouverture de l’Espace de consommation sécurisé, d’autre part le financement par la Ville d’un programme d’insertion «Jobs à seuils adaptés». Celui-là, conduit par la Fondation Mère Sofia, permet aux consommateurs de drogue précarisés de bénéficier de petits boulots. Les participants sont encadrés par une équipe sociale qui les amène, petit-à-petit, à reprendre pied, à reprendre un peu confiance et à avancer vers une plus grande autonomisation.

Ce projet est un projet pilote. Quand et selon quelles modalités sera-t-il évalué ?

L’évaluation de l’ECS est confiée à l’IUMSP (Institut de médecine sociale et préventive, ndlr), qui dressera un bilan intermédiaire au bout de 18 mois. Il pourrait déboucher sur des premiers ajustements. Ce bilan tiendra compte d’indicateurs liés aux nuisances dans l’espace public et de l’intégration dans le quartier. Mais surtout, et c’est là l’objectif principal de cette structure, l’étude déterminera l’amélioration de l’état de santé des usagers. L’ECS peut également être une porte d’entrée supplémentaire pour accéder au dispositif social de la Ville. Au terme des trois ans de ce projet pilote, un bilan final sera dressé. La décision de pérenniser cette structure se fera sur cette base.

Comment prévoyez-vous de tenir compte des craintes exprimées par les habitants du quartier du Vallon?

Le dialogue entre les habitants du quartier et la Fondation ABS existe depuis bien avant l’ouverture de l’ECS. Ce dialogue se poursuivra et se renforcera même, pour trouver des solutions aux difficultés rencontrées et prendre, le cas échéant, les mesures nécessaires. Et si des adaptations doivent être mises en place durant la phase pilote de ce projet, elles le seront en concertation avec l’association du quartier.